J'ai assuré en début de semaine une formation passionnante organisée par la Bibliothèque départementale d'Indre-et-Loire autour de la question des publics en précarité sociale et culturelle. Vaste sujet qui a amené de nombreux échanges et quelques prises de conscience de la profondeur de la problématique.

J'ai invité deux actrices de terrain à venir témoigner et rencontrer les bibliothécaires pour de futurs partenariats :

Le Docteur Alice Perrain, Présidente de l'ASPIL, association Santé-Précarité en Indre-et-Loire

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Le Dr Perrain a présenté l'ASPIL dont l'objectif est d'améliorer l'action soignante et sociale pour les personnes en situation d'exclusion, d'isolement ou de précarité. En-dehors de son activité professionnelle, elle assure bénévolement des permanences d'accueil. Elle a expliqué comment les conseils et les accompagnements peuvent se faire dans un contexte où les personnes attendent la dernière extrémité pour se soigner. Des contacts ont été pris pour d'éventuels débats autour de la santé organisés en bibliothèque.

La Barque

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Barbara Demcak dirige la Barque, café associatif agissant au sein du réseau d'urgence sociale de Tours. Ce lieu atypique ne propose pas de repas ni de douches. C'est un lieu d'accueil, ouvert en semaine et le week-end, aux heures où les foyers d'urgence sont fermés. On y propose des boissons non alcoolisées, des jeux, des journaux et même une bibliothèque avec des livres divers : BD, romans livres de photos... Des animations et des sorties sont proposées. Là encore, contact a été pris pour des prêts de livres destinés à renouveler le petit fonds de La Barque.

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Les pauvres à la bibliothèque

J'ai restitué pendant la formation le passionnant travail de sociologue de Serge Paugam qui a été missionné par la BPI pour faire un travail d'observation de terrain sur les usagers de la bibliothèque. Il en ressort une analyse fine des personnes qui correspondent aux 3 phases de la disqualification sociale :

  • les personnes en fragilité : souvent des demandeurs d'emploi ou des personnes qui commencent à être en situation financière difficile mais vont tout faire pour le cacher. Ce public est donc difficile à repérer. Quelques petits signes, comme la présence régulière aux heures de travail, des détails dans l'habillement, peuvent permettre aux bibliothécaires de comprendre la fragilité des personnes. Les services d'autoformation et la presse sont des services à développer pour eux.
  • les personnes en dépendance : vivant du RSA ou d'une petite pension, ces personnes vont passer beaucoup de temps à la bibliothèque pour exister, se voir parmi les autres... Les services permettant de rester de longues heures, comme le visionnement de films, l'écoute de musique, sont à développer.
  • les personnes marginalisées : essentiellement SDF, ces personnes ont d'abord besoin de la bibliothèque pour satisfaire des besoins corporels : être au chaud, utiliser les sanitaires, etc. Mais très vite, la bibliothèque devient pour elles un lieu d'accès aux savoirs, à l'actualité et un lieu pour jouer encore un rôle social. Pensons notamment à ces SDF "haut en couleurs", qui ont une vraie personnalité originale et sont connus de tous, usagers et bibliothécaires.

Pour les 3 catégories de "pauvres", la bibliothèque accueillante comme l'est la BPI (les agents de sécurité ont pour consigne de laisser entrer toute personne, quelle que soit son apparence) permet de conjurer la disqualification sociale, d'exister comme les autres. Mais quid dans toutes les autres bibliothèques, petites, moyennes ou grandes ? Quelle place laissons-nous réellement à cette population pauvre dans l'espace public ? Serge Paugam analyse les nombreux freins de notre société : l'hygiénisme (on ne supporte pas les odeurs, la vue de vêtements usés et sales), le sentiment d'insécurité (pensons à ce qui nous passe par la tête lorsque arrive une bande de jeunes du Voyage...), la naturalisation de la pauvreté (il y a des riches, des pauvres, c'est comme ça...) et enfin la domination des classes (la classe dominante reste dans l'entre-soi et garde le pouvoir).

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La conclusion, sur laquelle j'ai interpellé les stagiaires, est de prendre conscience que la démocratisation de l'espace public passe par une réflexion profonde de la profession sur la place des populations pauvres dans nos bibliothèques. Ne nous cachons pas derrière des règlements ou derrière les soi-disants ressentis des "autres" usagers (en quoi seraient-ils plus "légitimes" ?) qui n'aiment pas cotoyer des gens qui ne sentent pas forcément le parfum, qui s'expriment parfois trop fort, trop mal...et demandons-nous : est-ce que je suis prêt - prête à accueillir dans ma bibliothèque (et à aller chercher) des publics qui me ressemblent moins, qui ont d'autres cultures, un autre langage, qui n'ont pas de pratique de l'écrit, et dont la pauvreté me renvoie une réalité qui me dérange ?

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A lire : Des pauvres à la bibliothèque : enquête au Centre Georges Pompidou / Serge Paugam et Camila Giorgetti. PUF, 2013. 200 p. 22 € imprimé - 15 € numérique. A lire sur le blog Street press : A Beaubourg, les SDF oublient le froid en écoutant Gold et Hendrix